Colloque Penser public : « Faut-il une doctrine des services publics en Europe ? » (30 juin 2006)
Introduction du colloque par Pierre Moscovici, Vice-président du Parlement européen, ancien Ministre délégué aux Affaires européennes, enseignant à lInstitut dEtudes Politiques de Paris.
Pierre Moscovici : Merci de votre invitation. Cest par lintermédiaire de lune des mes étudiantes qui participe à ce projet collectif que jai été invité et je suis très heureux dêtre là.
Je voudrais commencer par remercier votre association pour mavoir invité à ouvrir ce colloque sur lavenir des services publics en Europe parce que jai la conviction que cest un sujet crucial parmi les sujets cruciaux parce quil a trait en réalité ni plus ni moins à lavenir et au visage de la fameuse Europe sociale dont nous parlons beaucoup et que nous avons aussi tant de mal à définir.
Le débat sur la définition au niveau européen du service public existe en fait depuis longtemps. Ce nest pas quelque chose qui a débuté hier mais - je partage entièrement ce que vous avez dit - il est devenu plus pressant plus visible avec la polémique sur la fameuse directive services quon a appelé directive « Bolkestein » et aussi avec le « non » au référendum.
Il y a eu une tentative de la commission dimposer une libéralisation totale des marchés des services au sein de lUnion Européenne et si cela a eu un apport, ça a été en creux de faire ressortir limportance de protéger certains services : services dintérêt général, services dintérêt économique général, services publics, qui ont toujours fait partie du modèle social européen, je dirais même : qui font partie de la définition du modèle social européen.
Ce modèle social, on pourrait en parler longuement, cest celui de lattachement aux fondements de létat de providence et du service public, mais au moment où le parlement européen a examiné les directives services - et il na pas fini de le faire puisquil va revenir en deuxième lecture -, la question qui sest posée à nous était : Quel service protéger de la libéralisation ? Comment les définir ? Comment les catégoriser ?
Bien sûr cest un problème juridique, lUnion européenne ne dispose pas aujourdhui dun cadre législatif clair pour les services publics. En revanche, on le sait, on dispose dune série de législations détaillées ainsi que des dispositions des traités relatives au marché intérieur et il devient urgent de clarifier tout ça.
Mais la question a surtout trait à la définition de lEurope de demain, autrement dit : Quelle va être sa mission ? Quelle va être sa nature ? Quelle est son orientation, puisque vous lavez dit, jamais les doutes des citoyens français sur lUnion qui se construit nont été exprimés plus clairement que par le « non » du 29 mai 2005.
Moi jai voté « oui », on le sait, mais nous sommes ici un panel de citoyens. On peut penser que raisonnablement, ceux qui sont ici ont voté comme les Français ou 50 plus ou 50 moins. Mon sentiment cest que le « non » a plongé lEurope dans la crise mais pour être honnête, je dirais que sil ny avait pas une crise européenne avant, il ny aurait pas eu de « non ».
Toujours est-il quaujourdhui pour sortir de cette crise il faut se poser les bonnes questions et donner des bonnes réponses. Les bonnes questions cest : Que faisons nous ensemble ? Quelle Europe voulons-nous ? Il y a lEurope à la britannique, celle qui séduit beaucoup de libéraux, beaucoup de conservateurs aussi, celle dun marché commun, purement commun, aussi étendu que possible sans régulation, sans règle dailleurs souvent sans frontière, sans instance politique.
LEurope que je connais, ce nest pas lEurope à la britannique. Elle se fonde au contraire sur une histoire douloureuse, sur une communauté de valeurs, elle possède bel et bien un embryon de modèle social commun. Je nai jamais été convaincu par la phrase de Margareth Thatcher « there is no such thing as society ». Il y a une société européenne, et il y a un modèle de société européen, ça cest lEurope que je connais.
Mais il y a aussi lEurope que jappelle de mes vux, elle est plus complète, plus forte encore, ce serait celle, sil est possible de latteindre, qui développe la coopération économique mais aussi la coopération politique, lEurope qui harmonise ses systèmes sociaux pour protéger au mieux ses citoyens.
Alors cela étant dit, plusieurs éléments sont à lorigine de la volonté dencadrer les services dintérêt général au sein de lUnion, c'est-à-dire de définir plus précisément les services publics dans la législation européenne.
Premier élément cest, je lai mentionné, labsence dun cadre juridique européen clair pour les services publics, doublée du flou de la jurisprudence. Cela crée une incertitude juridique et lon ne peut pas vivre dans lincertitude juridique.
Deuxième élément, ce sont les larges différences qui existent dun pays à lautre dans la définition et la gestion des services dintérêt général (SIG), des services dintérêt économique général. Vous allez parler de solidarité et je crois que cest une notion en occurrence très forte, alors même que la garantie pour tous de service et de qualité est une valeur cruciale qui à mes yeux doit être articulée par lEurope de demain.
Enfin troisième élément, il nest pas mince, cest le vote final du compromis sur la directive service. Je vous donne mon sentiment, ça a été une victoire pour le Parlement européen. Cest sans aucun doute la première fois quun texte est aussi profondément réécrit par le parlement européen et est ensuite repris par le Conseil européen. Le texte exclut les services dintérêt général pour lessentiel du moins. Par ailleurs, le principe du pays dorigine est supprimé mais pour autant le principe du pays destination nest pas universellement établi. Tout ça pour dire quà mes yeux ce compromis est un progrès indéniable. Je pense quil faudrait vraiment être pervers pour dire le contraire. En même temps ce compromis laisse subsister un certain nombre de zones dobscurité quil va falloir maintenant lever ou éclairer et donc il faut mettre un terme au flou qui entoure ces notions : puisquil existe désormais une directive sur les autres services (sur les services privés), une directive simpose sur les services publics qui harmonise leur définition, leur gestion au niveau européen.
Je ne le cache pas quà mes yeux, une définition et une réglementation plus précise des services publics dans lUnion Européenne doit faire partie intégrante de lavancée de lEurope sociale.
Je reviens maintenant au rôle du Parlement européen car il se trouve quil y a des choses qui bougent en ce moment sur ce sujet là. Le parlement européen a souvent demandé à la Commission dutiliser son droit dinitiative législatif sur la question. Vous savez que la caractéristique du système européen cest que le monopole de linitiative comme on dit appartient à la Commission. C'est dailleurs probablement une de ses faiblesses car on devrait pouvoir avoir aussi un droit dinitiative parlementaire ou du citoyen. Ils ne lont pas, cest comme ça.
A plusieurs reprises le Parlement a saisi la Commission. En 2001 cest le rapport de Werner Langen demandait à la commission de se pencher sur lavenir des services publics en Europe. En 2004, cest Philippe Herzog qui a aussi émis un avis favorable sur la demande dun cadre juridique relatif aux SIG. Enfin cela fait cinq ans que le parti socialiste européen auquel jappartiens demande ladoption dune directive cadre qui clarifie la distinction entre SIG et SIEG.
Jusquici, soyons clair, la Commission a fait la sourde oreille, il y a eu un livre vert sur ces sujets en 2003 et un livre blanc en 2004, deux initiatives quon ne peut pas critiquer mais qui sont restées assez floues avec des avancées très timides.
Jusquà présent la Commission na pas adopté dapproche générale, celle-ci arguant de labsence de base légale pour ce dossier. Mais ce nest pas parce quil ny a pas de base légale quon ne peut pas en créer une je signale dailleurs. Je ne veux pas faire une polémique mais la constitution européenne donnait cette base légale sur les services publics.
Cest après le vote « non » de la France et des Pays Bas, et après léchec du Conseil européen du juin 2005 que le PSE a lancé un plan daction visant entre autre à adopter un cadre juridique communautaire relatif au SIG. Il sagit dabord de lancer un débat public multilatéral entre les prestataires de services, les autorités publiques et les citoyens, le but tant avec une directive cadre de porter lEurope au-delà du seul marché vers une société où les services publics sont garantis comme étant une partie prenante de la société.
Quelques mots de cette initiative qui vient de sortir parce que je pense quelle est intéressante. Cest une initiative qui était notamment demandée par les socialistes français, belges et allemands depuis 5 ans. Français et Allemands ont la capacité de coopérer sur cette question alors même que leurs modèles de services publics sont différents.
En clarifiant la distinction entre SIG et SIEG cette initiative vise à reconstruire la confiance des citoyens dans la capacité de lUnion à répondre de leurs préoccupations.
Ce plan, qui nest public que depuis trois jours, poursuit plusieurs objectifs :
Dabord prouver à la commission quil est possible de trouver une base légale pour préparer une directive cadre sur les services publics, alors même que la Commission a longtemps argué que cétait trop complexe et techniquement impossible.
Ensuite prolonger le débat politique engagé avec la directive service en étendant son engagement sur le dossier des services publics. Cela envoie un signe fort : celui que le PSE est passé à loffensive pour protéger la qualité de vie des citoyens et obtenir une meilleure reconnaissance des SIG dans le droit positif européen,
Troisièmement, ce sera la première fois que le PSE remettra à la commission un projet de directive. Lidée qui est la nôtre est dutiliser ce projet comme un texte de référence et dinciter la Commission, la Présidence autrichienne puis la Présidence finlandaise à présenter une initiative législative formelle avant la fin de lannée 2006.
Enfin le PSE souhaite montrer lexemple et mener le débat sur ce dossier. Une importante stratégie de communication notamment vis-à-vis des syndicats est prévue pour souligner le rôle moteur du groupe socialiste dans ce dossier mais surtout pour insister sur son contenu.
Concernant les objectifs concrets du texte, ils sont les suivants : sortir du flou juridique sur les SIG et SIEG, clarifier ce que les citoyens peuvent attendre des SIG et SIEG, garantir quil revient aux autorités nationales et locales de définir ces services mais aussi de les fournir, de les déléguer, de les financer. Enfin le texte doit expliciter comment il sarticulera avec les directives sectorielles.
Quelques mots pour finir sur le rapport avec les traditions nationales. Cest un sujet très difficile. Beaucoup remarqueront avec justesse quil existe de grandes traditions nationales du service public : ce qui est fourni, comment, par qui (létat, les collectivités locales ou dautres) diffère selon les pays et cest aussi cela qui crée la confusion qui existe sur la définition exacte des services publics.
Cest là une notion fondamentale dans vos travaux : on ne peut pas raisonner comme si il y avait un modèle unique du service public et gardons nous sur ce sujet là de la tendance très française de considérer que lEurope cest bien quand cest la France en grand. Cest beaucoup plus compliqué que ça ; cest même très différent.
Les autorités nationales ou locales sont attachées à leur autonomie et elles doivent la conserver. Mais de fait, elles sont souvent confrontées à linterférence de la Commission européenne ou de la Cour de justice européenne. Elles doivent, je pense que cest le maître mot, harmoniser leurs activités en concordance avec le reste du marché intérieur car il ne faut pas opposer service public et marché intérieur.
Il apparaît que les autorités locales nont pas à ce jour vraiment les moyens de préserver leur autonomie, la sécurité juridique des services quelles prestent. Cest dailleurs la raison pour laquelle les Allemands qui eux ont un système fédéral, sont très engagés sur ce dossier.
Mettre un terme au flou juridique européen sur ce point, loin duniformiser les services publics, fixera un cadre dans lequel pourront se développer la diversité et lautonomie locale.
Cest pour cela que pour ma part je nassimile pas cette proposition de directive à une « doctrine » des services publics ainsi que le propose le titre de ce colloque. Une telle directive ne fixerait pas les détails, ne chercherait pas à gommer les différences nationales. Le but premier, cest de protéger lexistence des services publics, den définir juridiquement les domaines pour éviter déventuels glissements dans le futur. Il a fallu par exemple une bataille difficile, lourde, pour que les services de santé par exemple soient exclus du champ de la directive service. Fixer les définitions des SIG, nous assurerait que cela ne se produira plus. Pour préserver les compétences des autorités publiques ainsi que lautonomie locale, il est dabord nécessaire de clarifier la situation juridique des services publics au niveau européen.
Je crois que cest une condition nécessaire pour articuler les relations entre le marché dune part, des objectifs dintérêt général dautre part. Jy vois plus que de luniformisation : de la protection.
A partir de là, les questions et les problèmes rencontrés dans lélaboration de cette directive cadre sont et seront de diverses natures : la définition des services publics, la justification de cette définition, la répartition des compétences entre lUnion européenne et les autorités nationales et locales, enfin larticulation éventuelle entre directive cadre et le reste de la législation européenne, notamment celle sur le marché intérieur.
Voilà, jai été un peu long mais je voulais aussi poser le débat en tout cas vu du Parlement européen.
La réflexion sur les services publics en Europe contribue à lavancée de lEurope sociale, attente aussi très forte de la part de nos concitoyens. Je suis pour ma part persuadé que si il y a eu cette incompréhension, ce divorce entre les Français et lEurope cest justement par rapport à cette question là et en particulier sur linsuffisance de protection, la perception que lEurope nétait pas suffisamment protectrice.
Jespère sur ce point là vous pourrez nous apporter beaucoup dans le débat. Ce sont des choses quil faudra prolonger dans les liens avec votre association et avec ses partenaires. Jai parlé dune action de communication, jai parlé de relation avec les syndicats, jaurais dû ajouter relation avec la société civile parce que encore une fois le projet du PSE mais au contraire, cest un projet qui est offert au débat public ce nest pas quelque chose qui est clé en main, quelque chose qui suscite une dynamique qui amène la Commission à sortir de son mutisme ou de son ambiguïté.