30 janvier 2002 : Intervention de David Clair devant les membres de lassociation Services Publics
Thème : Les attentes des jeunes cadres de la fonction publique par rapport à la réforme de lEtat, à la modernisation de ladministration, au renouvellement de laction de lEtat
Je tiens à remercier vivement « Services publics » et tout particulièrement son Président Serge Vallemont pour son invitation. Je souhaite que cette rencontre puisse se poursuivre par des travaux en commun entre nos deux associations, au service de la réforme de ladministration.
Dans le cadre du thème que nous sommes invités à traiter ce soir, je souhaite développer particulièrement trois aspects :
la notion de « trajectoire professionnelle » et les attentes des jeunes fonctionnaires à son égard, limpératif defficacité qui simpose aux services publics dans un environnement toujours plus complexe, quelques pistes pour un fonctionnement différent des services publics.
La notion de « trajectoire professionnelle » et les attentes des jeunes fonctionnaires à son égard
Il y a plusieurs types de motivations pour commencer une carrière a sein du service public. Certes, il y a la tradition familiale, le fruit des circonstances (on peut lire à cet égard avec intérêt lautobiographie de Robert Broussard et lextraordinaire concours de circonstance qui la conduit à entrer dans la Police) ou de manière moins glorieuse, la recherche dune certaine sécurité matérielle.
Mais dans la plupart des cas, le goût pour la chose publique est le dénominateur commun des motivations. Pendant longtemps, ce goût pour la chose publique sest confondu avec lidéal duvrer pour lintérêt général et de participer à un destin plus grand que soi. En cela, la mythologie du service public et de lEtat a joué à plein pendant des décennies.
Il semble que les choses changent sur ce plan depuis plusieurs années car cette mythologie fonctionne de moins en moins. La notion dintérêt général est devenue assez théorique devant des attentes dusagers de plus en plus concrètes et adaptées à leur situation particulière. Par ailleurs, les décisions publiques semblent de plus en plus guidées par la pression de groupes organisés de citoyens mettant en uvre des revendications spécifiques et par le jeu des médias. Enfin, le prestige de lEtat sest singulièrement amoindri et il ne se passe plus une journée sans que la critique de tel ou tel service public fasse la Une de lactualité.
En même temps, les motivations qui guident la volonté dexercer une activité professionnelle au sein du service public ne se sont pas éteintes, et ceci pour deux raisons.
En premier lieu, le service public reste attractif en raison de la spécificité du produit : produire de la justice, produire de la protection sociale, produire de la sécurité, etc. restent des missions dotées dun « supplément dâme » pour celui qui les accomplit. Ceci nest pas neutre et ne le sera jamais dans la détermination dun choix de carrière professionnelle.
En second lieu, le contenu concret du métier - ce quil pousse à faire au quotidien - est de plus en plus important dans la détermination dune orientation professionnelle. Ce qui compte aujourdhui, cest le degré dautonomie dans une fonction, cest la capacité à prendre des risques et à être rémunéré (financièrement ou non) pour cela, cest la qualité des relations humaines, cest la capacité à changer dorientation en fonction de ce que lon découvre de soi au fil dune carrière.
Cest à ce niveau que se situe le cur des transformations actuelles et des enjeux à venir pour le service public. En effet, les évolutions actuelles sur le marché de lemploi sont telles que lagent public qui ne trouvera pas le moyen de se réaliser dans son environnement professionnel, le quittera plus facilement que par le passé.
Par ailleurs, les services publics, sils ne parviennent pas à gérer le déficit dimage qui est actuellement le leur et sils ne parviennent pas à offrir à leurs salariés des carrières suffisamment diversifiées se heurteront à de graves difficultés de recrutement.
Sur ce point, je trouve que labondance des discours sur la nécessité de profiter des bouleversements démographiques à luvre pour réformer ladministration cache une absence de prise en compte véritable du problème et que lon risque de perpétuer les inégalités daccès au service public sur le territoire.
Limpératif defficacité qui simpose aux services publics dans un environnement toujours plus complexe
Ce thème est un thème plus souvent traité et je le développerai donc moins que le précédent. Ce que nous souhaitons mettre en évidence au sein de Penser public, cest, au-delà du diagnostic, les conséquences à tirer de cette réalité, en termes organisationnels.
Les services publics sont bâtis pour répondre à la demande de la « classe moyenne », si ce terme a encore un sens aujourdhui. En pratique néanmoins, la demande de lusager nest plus uniforme. On ne peut traiter de la même manière un assuré social qui utilise sa carte vitale chez son médecin et traite par courrier ses relations avec la caisse dassurance maladie et un assuré précaire dont le Français nest peut-être pas la langue maternelle qui doit se faire expliquer les courriers administratifs quil reçoit.
Lusager souhaite aujourdhui un interlocuteur administratif qui réponde à son cas particulier.
Ceci plaide naturellement, et cest lun des points majeurs défendus par Penser public, en faveur dune véritable déconcentration des moyens et des responsabilités. Les situations des usagers sont très diverses sur le terrain et sans cette capacité dinitiative locale, les besoins particuliers ne pourront être satisfaits réellement.
Pour illustrer ce propos, il y a plusieurs moyens dassumer le service public de la surveillance de la qualité des eaux de baignade. On peut se contenter den mesurer le degré de pollution. On peut aussi assurer linformation de la population sur cette mesure. On peut enfin mettre en place des mesures préventives de la pollution par une action en direction des pollueurs, etc. Tout ceci dépend de la mobilisation et de la capacité dinitiative des acteurs de terrain.
Toutes ces potentialités, il nest possible de les faire apparaître, que si au plan local existent lautonomie et lincitation suffisantes. Les mécanismes de contractualisation entre central et local, ainsi que lutilisation de « budgets dautonomie » doivent être développés.
De même, cest au plan local que le travail en commun des administrations doit trouver tout son sens : décloisonnement par la création de maisons des services publics par exemple ou encore incitation à la coopération entre agents de différents services publics en prenant en compte dans leur évaluation les efforts réalisés en ce domaine.
Cest lorsque les services ne collaborent pas que lon assiste à linflation des moyens nécessaires pour remplir les missions. Sous cette réserve de décloisonnement entre services, il est possible de « faire plus avec moins ou autant ».
Quelques pistes pour un fonctionnement différent des services publics
Fonction publique de carrière et fonction publique demploi
Le sujet est très sensible et je pense quil faut être prudent avec les mots. Ce à quoi il est nécessaire daboutir, cest à une corrélation plus forte entre un individu avec ses compétences et ses motivations et un emploi avec son utilité, les aptitudes requises pour loccuper et les objectifs à atteindre dans ce cadre.
Cest cette relation qui donne un sens à une activité professionnelle.
On ne devrait pouvoir passer dun poste à un autre quen présentant un bilan de ses réalisations. La relation entre individu et un emploi permet plus facilement de réaliser ce bilan dactivité. Ce quil faut naturellement, cest replacer le tout dans une carrière.
Autonomie / déconcentration / contractualisation
La nécessité dune véritable déconcentration et dune véritable contractualisation ont déjà été exprimées. A ce stade, je souhaite surtout insister sur deux aspects :
La nécessité dun meilleur management des administrations centrales pour un meilleur fonctionnement au plan local.
Prenons lexemple du développement dun produit informatique en central dans loptique dun déploiement dans les services de terrain. Si seulement 95 % des situations rencontrées sur le terrain sont prises en compte par les développeurs de cette application, il les 5 % restants généreront un temps et un agacement énormes à gérer les dysfonctionnements occasionnés.
Les 95 % pourront paraître satisfaisants pour le développeur. En réalité ils ne le sont pas.
Doù la nécessité de prévoir, beaucoup plus quaujourdhui, des passerelles entre central et local et des modes de communication beaucoup plus performants entre ces deux niveaux.
La nécessité sur le terrain de ne pas attendre que « tout vienne den haut »
Chacun peut accroître sa sphère dautonomie dans sa propre activité et les marges de manuvre sont souvent beaucoup plus importantes quon ne le croit. A chacun de faire le nécessaire pour innover. Des moyens ou du pouvoir supplémentaire ne sont dailleurs pas toujours nécessaires pour le faire. Tout ceci est possible, même en labsence de réformes de structures.