Thème : Les progrès de l'administration électronique (18 novembre 2004) - Forum ouvert
Pierre de la Coste est l'auteur du rapport sur l'hyper-République remis au secrétaire d'Etat à la réforme de l'Etat en 2003. Il est président du Club de l'hyper-République.
Raphaël Bartolt, préfet, est directeur du cabinet du Ministre délégué à l'intérieur, porte parole du Gouvernement. Il est ancien chef de projet du programme "Radars automatiques".
Penser public : Pierre de la Coste, vous êtes lauteur du rapport sur lhyper-République. Votre étude, réalisée à la demande du secrétaire dEtat à la réforme de lEtat, Henri Plagnol, portait sur les moyens de moderniser et daméliorer le service aux usagers au travers de lutilisation des NTIC. Près de deux ans après le début de la mission, quelles suites ont été données à vos recommandations ?
Pierre de la Coste : La plupart des recommandations du rapport ont été retenues, même celles qui nous paraissaient les plus audacieuses comme la ristourne fiscale accordée aux contribuables qui réalisent leur déclaration de revenus par internet ou lofficialisation de la publication des actes administratifs par internet. Désormais, le journal officiel électronique a la même valeur juridique que son édition papier. De plus, lADAE et le site « mon.service-public.fr » se mettent progressivement en place.
Penser public : Quelle méthode avez-vous choisi pour conduire votre enquête?
Pierre de la Coste : Le rapport reprenait après validation les propositions dun forum où sexprimaient des usagers et des acteurs du service public.
Les principaux thèmes abordés portaient sur la nécessité de décloisonner les différents services publics, mettre en place une organisation interactive, personnaliser laccès à ladministration électronique, diminuer et simplifier les formulaires administratifs.
Si les propositions soulèvent des questions juridiques, les problèmes de mise en uvre me paraissent surtout dordre sociologique et culturel. Le risque est en effet de se limiter à la dématérialisation des processus au bénéfice de lEtat régalien sans que sinstaure un véritable échange avec lusager et sans que celui-ci y trouve son compte.
Ainsi, ladministration électronique permet dores et déjà de mettre en place des « pompes aspirantes » au bénéfice des structures publiques à lexemple du projet COPERNIC qui modernise les modes de calcul et de recouvrement de limpôt.
Penser public : Doù lidée de la ristourne fiscale pour les télédéclarants ?
Pierre de la Coste : En effet, la ristourne montre que les nouvelles technologies du service public ne se limitent pas seulement à la modernisation des moyens de recouvrement. La ristourne est aussi une façon de répondre à la promesse de baisse des prélèvements dans un contexte budgétaire difficile.
Plus généralement, ladministration électronique doit selon moi être considérée comme un tout dont lobjectif est de faciliter la vie des usagers. Ainsi, pour prendre lexemple de lautomobile, je souhaite que la politique de la sécurité routière utilise aussi les NTIC pour moderniser son volet conseil aux usagers.
Penser public : Le renforcement de la sécurité routière, la modernisation des moyens de recouvrement des recettes publiques nous somme ici au cur de la problématique des radars automatiques.
Raphaël Bartolt : En effet, la mise en place des radars électroniques me paraît être un exemple réussi de modernisation technologique tout en améliorant le service rendu, en loccurrence la sécurité des usagers de la route.
Penser public : Selon vous, quels ont été les facteurs de succès de ce projet ?
Raphaël Bartolt : Huit mois seulement se sont écoulés entre la passation de la commande par le ministre de lIntérieur et la mise en uvre des premiers radars.
Nous avons pu obtenir ce délai de réalisation très court grâce à une organisation légère très réactive. Le projet était en outre suivi par les quatre directeurs de cabinet des ministères concernés, ce qui offrait un grand confort car nous étions très contrôlés, comme cela est normal, mais soutenus aussi quand des difficultés se présentaient.
Le projet a dès le départ fait lobjet dinnombrables contrôles. Si ces derniers peuvent dans un premier temps paraître très lourds, ils permettent en réalité une critique a priori et salutaire.
Nous avons aussi pris le parti de traiter lensemble des problèmes simultanément. Outre les questions techniques, des obstacles juridiques sérieux sont apparus, comme le champ de compétence des officiers de police judiciaire qui empêchait la centralisation des procès-verbaux au niveau national, au risque dengorger les services locaux.
Penser public : Le facteur temps semble avoir été déterminant dans la réalisation du projet.
Raphaël Bartolt : En effet, nous étions soumis à la contrainte du « temps politique » qui nous imposait un délai de réalisation extrêmement bref. Il fallait faire passer la réforme et lever les obstacles, notamment légaux, le plus rapidement possible.
Jajoute que la communication autour du projet était un autre défi, dans un contexte rendu plus difficile par des médias a priori méfiants et à laffût des premiers dysfonctionnements. Le système des radars électroniques est plutôt « brutal » et nécessitait une large information du public comme la diffusion de la carte dimplantation et la mise en place de panneaux indicateurs.
Ce nest quà partir de la diffusion des premiers sondages, qui montraient que 2/3 des Français soutenaient le projet, que les médias ont inversé leur position à notre égard.
Penser public : Les radars ont été qualifiés de « regards sans paupières ». Lautomatisation ne génère-t-elle pas des risques pour les libertés individuelles ? A linverse, la CNIL nest-elle pas un frein aux réformes ?
Raphaël Bartolt : Dans lexemple des radars, il ny a pas de dérive. Lofficier de police judiciaire est toujours sous lautorité dun juge. Concernant la CNIL, elle peut en effet apparaître à certains comme un frein à ladministration électronique en empêchant linterconnexion des fichiers mais la CNIL est la garante du niveau élevé de libertés publiques de notre pays.
Toutefois, il paraît possible de concilier les impératifs de liberté et defficacité.
Pierre de la Coste : Le combat pour les libertés est bien entendu permanent. Je pense toutefois que le citoyen sera de plus en plus transparent malgré tout. Ceci implique aussi que lEtat soit à son tour de plus en plus transparent.
Penser public : Quel lien faites-vous entre République et administration électronique ? La démocratie électronique doit-elle se substituer à la démocratie représentative ?
Pierre de la Coste : Ladministration électronique nest pas toujours synonyme de démocratie. La technologie peut être utilisée par des gouvernements autoritaires pour renforcer leur emprise sur la société comme le montrent les exemples de Singapour et de la Malaisie.
Je ne suis pas non plus favorable à la mise en place dune démocratie directe. Je pense toutefois que la technologie peut enrichir la démocratie représentative. Les nouvelles technologies permettent en effet de prendre plus facilement le pouls de lopinion et favorisent une plus grande proximité entre ladministration et les usagers : jaimerais par exemple savoir en consultant un site internet quelle est la durée prévue des travaux qui mempêchent de me garer dans ma rue.
Penser public : Bill Gates est en ce moment reçu à Paris, quasiment reçu comme un chef dEtat. Que vous inspire la « puissance Microsoft » ?
Pierre de la Coste : Il y a un réel danger dans la centralisation des données par une entreprise étrangère. La réponse serait de créer pour ladministration un choix, de se dégager de la dépendance vis-à-vis de Microsoft. Mais il sagit ici dun problème politique.
Raphaël Bartolt : Il faut en effet une concurrence qui tienne. Lennui est que lEurope ne sest pas encore donnée les moyens de susciter une offre européenne compétitive sur le domaine des logiciels.