Thème : Quel périmètre pour les services publics ? (20 avril 2005) - Forum ouvert
François Lacasse est économiste et spécialiste du management public. Il a exercé comme haut-fonctionnaire au Canada (budget), à l'OCDE (PUMA) et à la Banque mondiale (MENA). Il a été professeur aux universités de Montréal, de Sherbrooke et du Québec. Auteur de nombreux articles en gestion publique, il a également publié huit livres dont "Mythes, savoirs et décisions politiques" (PUF). Il a récemment dirigé l'ouvrage collectif "30 ans de réforme de l'Etat - expériences françaises et étrangères : stratégies et bilans", Editions Dunod (2005).
Penser public : Le thème de la réunion-débat est au centre de louvrage collectif intitulé « 30 ans de réforme de lEtat » que vous avez dirigé et qui vient dêtre publié. Pouvez-vous nous dire ce qui en a motivé lécriture ?
François Lacasse : Cet ouvrage, issu dun colloque, a pour objet principal le changement de périmètre de lEtat. Ce sujet particulièrement important na jusquà présent fait lobjet daucune étude détaillée. Notre travail avait donc pour objectif de combler cette vacuité par une approche descriptive mais aussi spéculative.
Le plan de louvrage adopté est le suivant :
La description du changement de périmètre de lEtat. Le champ détude correspond aux pays de lOCDE et quelques pays proches (Singapour, Malaisie )
Les forces qui ont entraîné ce mouvement.
La dernière partie est plus spéculative et pose la question des ajustements à dix ans des mouvements futurs.
Penser public : Depuis 25 ans, le périmètre de lEtat a considérablement évolué. Quelles en ont été selon vous les raisons majeures ?
François Lacasse : Dans les années 80 à 93 pour les pays de lOCDE, les entreprises dEtat, avec leur coût, ont constitué le problème budgétaire principal. Elles ont été au centre de la réduction du périmètre public. Aujourdhui cependant, alors que ce « problème » a disparu, les dépenses publiques nont pas diminué (elles sont restées stables ou ont légèrement augmenté au cours des années 90). Pour autant, cette mutation, commune à lensemble des pays de lOCDE, na jamais été finement analysée.
La question qui se pose donc est de savoir pourquoi avoir éliminé tout un secteur. La réponse nest pas à chercher dans une volonté de réforme libérale. En effet, seul le Royaume-Uni avec Mme Thatcher a eu une politique libérale. Cet exemple ne donc pas être représentatif de ce qui a été réalisé sur 20 ans dans les 24 autres pays de lOCDE.
Une première explication de ce mouvement est la pression budgétaire entraîné par la croissance de deux groupes particuliers de dépenses : la santé et les transferts sociaux (assurance chômage, invalidité, retraites ).
Il sagit là de demandes fortes de lélectorat pour qui la santé et les transferts sont un droit, un minimum absolu. Ceci est vrai même au Etats-Unis où même sil ny a pas de dépenses directes pour la santé (sauf pour les pauvres et les retraités), un système de dépenses fiscales est établi (déductions des assurances des impôts)
La vente des entreprises dEtat a permis de financer ces deux catégories de besoins.
Penser public : Pourtant, ce ne sont pas ces secteurs qui ont été visés par la réduction du périmètre de lEtat durant cette période.
François Lacasse : Une explication à cette mutation est que le secteur industriel des entreprises publiques est facilement « évacuable ».
En effet, il est facile techniquement de sortir du giron de lEtat manufactures, brasseries ou constructions automobiles. Il suffit de vendre. Ainsi le modèle dévolution de ces entreprises publiques a été le suivant : Régalien ? Stratégique ? Vendu
Par ailleurs, ces entreprises sont « évacuables » politiquement. Dans tous les pays de lOCDE des nationalisations avaient été réalisées avec lespoir de disposer dun instrument dintervention supplémentaire, mais il sest avéré que cette assertion était fausse à lusage.
Enfin, des problèmes majeurs se posaient : obligation de combler les pertes éventuelles, non respect par lentreprise des orientations de lEtat, etc. Cest pourquoi, pour le politique, il ny a que des coups à prendre avec ces entreprises.
Ainsi, nous avons assisté à une vente des entreprises publiques dans tous les pays et cela quelle que soit la tendance politique du gouvernement en place.
Les entreprises publiques de réseau (fortement différentes des entreprises dEtat) ont, elles aussi subi le même mouvement en raison dinnovations techniques et intellectuelles.
Des économistes comme Arrow ont développé au cours des années 70 le concept de « marché contestable ». Ces derniers ont considéré que les monopoles naturels (sur des réseaux comme lélectricité, le gaz, les chemins de fer ) nétaient au fond pas un marché unique, mais relevaient au contraire de plusieurs marchés distincts : il ny a aucune raison pour que ce soit le même agent qui produise, transporte, livre et distribue. Cette vision des choses a été fortement relayée par les eurocrates de Bruxelles afin de faire le marché unique.
Cela dit, retirer du giron de lEtat certains domaines pose dautres problèmes. Il sagit des conditions minimums de sécurité en cas durgence (par exemple des coupures délectricité au Canada en hiver). Or, la pression électorale est importante sur ces questions de sécurité.
La vente des entreprises publiques a donc été réalisée dans ce contexte : perte de lintérêt de leur caractère public et possibilités techniques et intellectuelles de se séparer de ces entreprises publiques ; besoins de crédits pour des impératifs autres sans avoir à augmenter les dépenses publiques.
Penser public : Si lon se livre à un exercice de prospective, quelles sont selon vous les perspectives à 10 ans sur le périmètre des services publics ?
François Lacasse : Pour les dix prochaines années, pour lensemble des pays de lOCDE (en particulier du fait du vieillissement des populations) les dépenses de santé vont augmenter fortement. Ainsi, ces dépenses vont croître de deux à trois fois plus vite dans les 10 ans. Or, lélectorat naccepte plus laccroissement des déficits publics et des prélèvements. Lopinion canadienne par exemple, pourtant assez stable a basculé politiquement sur cette question.
Ainsi, la pression budgétaire est là, essentiellement sur la santé, mais aussi de manière variable sur les transferts sociaux, même sil existe des disparités au sein des pays de lOCDE
En ce qui concerne les retraites par exemple, tous les gouvernements ont commencé à les réformer mais jamais en sattaquant aux retraités ou à ceux proches de la retraite, ce sont essentiellement les tranches dâge inférieures à 40 ans qui ont été touchées. Cest pourquoi, les effets de ces réformes ne sont perçues quavec une dizaine dannées de décalage.
Dans les pays qui ont voulu toucher aux transferts, le premier domaine visé a été lassurance chômage (apparue depuis les politiques Keynesiennes) car ce transfert est difficilement contrôlable. Par ailleurs, le taux de chômage nest pas un indicateur pertinent, ainsi au Etats-Unis, ce qui intéresse les acteurs est le nombre de création demplois.
Cependant, plutôt que couper cette allocation, on a préféré la rendre très difficilement accessible. Cela a provoqué des effets reports vers linvalidité (laugmentation des difficultés daccès à lassurance chômage entraîne une augmentation mécanique de linvalidité !).
Je pense donc que dans les dix prochaines années les leviers sur lesquels les Etats vont jouer pour faire baisser la pression budgétaire seront lassurance chômage, linvalidité et les minimums sociaux.
Penser public : vous évoquez également dans votre ouvrage le domaine de léducation.
François Lacasse : Une autre hypothèse de diminution du périmètre de lEtat est en effet lEducation. Pour cela, il nexiste aucune contrainte technique, mais est-ce politiquement acceptable ?
Proposé il y a 60 ans par Milton Friedman, aucun Etat na toutefois fait baisser la pression budgétaire grâce à cela. Nous en sommes encore au stade de linnovation, sauf pour léducation permanente universitaire (600 000 étudiants suivent des cours par internet grâce à des sociétés côtés en bourse seuls gagnants de la bulle internet). Ce domaine, en croissance fulgurante est la seule partie du système éducatif à pouvoir être privatisé.
Enfin, les réformateurs ont ciblé un autre poste : celui des dépenses de personnel. Au Canada, on navait pas congédié dagents depuis 1946 (suite à la foin de leffort de guerre). Or, aujourdhui le gouvernement libéral a supprimé 10% de la fonction publique (des agents en place et pas seulement des emplois). Dans différents pays, Australie, Nouvelle-Zélande, Etats-Unis il a été fait la même chose. Ainsi, un tabou a été brisé : celui des frais de personnel. Or il ny a eu aucune réaction de lopinion au Canada. Cest pourquoi, il est probable que cela ce passera également dans dautres pays. Bien quimpensable pour le moment, cela sera peut-être possible dans cinq ans.