Thème : La RTT dans les trois fonctions publiques (4 mars 2000) - Forum ouvert
Pierre Le Floch est attaché à la direction générale de ladministration et de la fonction publique, en charge des questions relatives au temps de travail et à son aménagement. Il a été secrétaire de la mission interministérielle sur le temps de travail dans les trois fonctions publiques, plus connue sous le nom de Mission Roché, puis a participé à la préparation des négociations en préalable à lélaboration des nouveaux textes ARTT.
Il est lauteur de " Le temps de travail dans les 3 fonctions publiques " (Editions Berger-Levrault -2000).
Penser public : Quel lien faites-vous entre réduction et aménagement du temps de travail dans la fonction publique ?
Pierre le Floch : La réduction du temps de travailest dabord un processus historique, conforme à lévolution des mentalités, au besoin des individus de disposer de davantage dautonomie dans lorganisation de leur propre vie : de plus en plus de citoyens souhaitent consacrer davantage de temps à autre chose que des activités professionnelles, au delà du simple repos.
Le processus de RTT relancé au début des années 80 (objectif des 35 h en 1985) a été interrompu et reprend ainsi aujourdhui. La poursuite dun processus historique ne peut que concerner tous les salariés (privé et public). A la différence du privé, elle na pas aujourdhui pour but dans le public la création demplois. Elle constitue en revanche une occasion unique de moderniser le fonctionnement des administrations auxquelles il sera demandé de plus en plus de souplesse en permettant de répondre aux attentes des usagers et des personnels.
Dans le même temps, les mutations technologiques modifient lorganisation et les méthodes de travail et conduisent à des gains de temps. Enfin, la RTT doit parallèlement avoir pour but de rétablir légalité de traitement entre fonctionnaires (décompte commun de la durée du travail) et de relancer le dialogue social à tous les échelons (déconcentration du chantier à partir dun cadre national commun).
Laménagement du temps de travail répond à dautres objectifs. Dabord, permettre de fonctionner à certains services dont les missions particulières ne pourraient être satisfaites dans le cadre dune organisation du travail classique (personnels sécurité, éducation nationale, contrôleurs et agents devant intervenir et exécuter des travaux à tout moment ...).
Laménagement du temps de travail ne saurait néanmoins se limiter à ces catégories de personnels spécifiques et concerne de plus en plus des personnels administratifs " classiques ". Elle permet en effet daméliorer le service rendu aux usagers en offrant une plus grande souplesse dans le fonctionnement des services publics (meilleure adéquation des plages douverture souhaitée par les usagers, exécution moins coûteuse du service public qui a parfois recours à des heures supplémentaires nombreuses et à des emplois précaires ...) et de répondre aux attentes des agents en matière de qualité de vie (la souplesse est aussi réclamée par les agents dans une optique de temps choisi).
Cependant, la réduction du temps de travail est indissociable de son aménagement. Outre sa nécessité propre, la poursuite de laménagement du temps de travail est, avec la modernisation de lorganisation et des méthodes de travail, avec les nouvelles technologies, avec la polyvalence, avec la formation, un levier majeur pour compenser la réduction du temps de travail des agents.
Penser public : Quelle est actuellement la situation du temps de travail au plan réglementaire ?
Pierre le Floch : Au plan réglementaire, lorganisation du temps de travail dans la fonction publique est encore régie par un ensemble de textes disparates et de valeurs juridiques différentes définition annuelle des horaires, horaire variable (temps choisi), temps partiel, mi-temps de droit pour raison familiale, mi-temps thérapeutique, temps partiel annualisé (expérimentation à ce jour), cessation progressive dactivité (CPA), travail en équipe (non réglementé), permanences et astreintes (pas de réglementation générale à ce jour).
Par ailleurs, certaines situations ne sont pas réglementées (travail de nuit, astreinte ...) Ceci suppose une clarification avant daller plus loin. Surtout, la situation concrète des fonctions publiques au regard de la durée du travail nétait pas connue avec assez de précision jusquau rapport Roché qui montrera le caractère inadapté de la réglementation.
Penser public : Le rapport Roché a été remis le 10 février 1998. pouvez-vous nous en rappeler les conclusions ?
Pierre le Floch : La lettre de mission qui a présidée au rapport précisait qu" à partir de critères uniformes danalyse, létat des lieux reprendra, par grand secteur de responsabilité de lEtat et des autres collectivités publiques, les régimes effectifs de temps de travail et dheures supplémentaires, les disparités existantes ", qu" une attention toute particulière " devra être accordée " aux cycles atypiques dorganisation du travail et aux régimes spécifiques de congés ". Un bilan devra par ailleurs être fait sagissant " des politiques déjà menées en matière dARTT dans les 3 fonctions publiques, notamment en matière dhoraires variables, dincitation au temps partiel et damplitude douverture des services ". " Sur la base de ce constat ", la mission devra proposer " des principes à mettre en oeuvre dans la Fonction publique ". Un travail de ce type na jamais été réalisé depuis la Libération
Ceci étant rappelé, les conclusions du rapport sont les suivantes :
Des préalables sont nécessaires à la mise en oeuvre des principes daménagement et de réduction de la durée du travail. Il est impératif afin de rétablir léquité de retenir dans un cadre général législatif et réglementaire : une unité de temps de travail commune à toutes les fonctions publiques (lheure), un décompte du temps de travail commun à toutes les fonctions publiques (lannée), une définition dapplication générale de la durée effective du travail.
Il est indispensable dassouplir et délargir les instruments daménagement du temps de travail pour permettre un meilleur fonctionnement des administrations : horaires variables et modulables (banalisation, règles assouplies mais gestion plus encadrée), création dun compte épargne-temps, préservation du temps partiel qui doit rester incitatif après lARTT, création déquipes/cellules polyvalentes mobiles
La mise en oeuvre de lARTT est une occasion rare de moderniser lorganisation du travail au travers de la mise à plat de lorganisation existante et de lamélioration de la qualité du service public en prenant en compte les besoins des usagers et les aspirations des personnels.
LARTT doit conduire à une large concertation par une mise en place adaptée et négociée, une mutualisation des expériences et un accompagnement de la démarche ARTT. Les conséquences en terme de moyens de lARTT (meilleure organisation du travail, nouvelles technologies, polyvalence, formation ...) devront être examinés. Souvent sous-utilisés, ces facteurs sont autant de marges de manoeuvres quil conviendra doptimiser en priorité.
LARTT peut être une formidable occasion de ranimer le dialogue social, en procédant à une mise à plat de lorganisation actuelle, sur la base dun cadre général sappliquant à lensemble des Fonctions publiques. A partir de ces dispositions générales, les échelons déconcentrés devront procéder aux adaptations nécessaires compte tenu des particularités des services.
Penser public : A quelles évolutions doit-on sattendre aujourdhui ?
Pierre le Floch : Sur la forme, la réflexion actuelle distingue les éléments relevant du niveau interministériel de ceux qui paraissent du ressort de chaque département ministériel ou établissement.
En définitive, la réglementation interministérielle semble de plus en plus vouée à être une réglementation cadre qui introduit de nouveaux outils, fixe des principes et des limites à respecter afin déviter des dérives qui nuisent à la fois au service public et aux fonctionnaires qui le rendent.
Il sagit à la fois dintroduire davantage de souplesse, de fluidité dans lorganisation du travail, et de fixer des règles à respecter et des principes forts. La réflexion doit être conçue à la fois en terme juridique, organisationnel, méthodologique et gestionnaire.
Sur le fond, des avancées sont envisageables dans les domaines suivants :
. Définir les éléments entrant dans la durée effective du travail
. Instaurer une unité de mesure commune du temps de travail (lheure) et un décompte commun (lannée) : pour permettre la comparaison, pour rendre possible le niveau de souplesse réclamé par tous (usagers, agents, administrations) et permettre une diversité de formules dARTT, pour rétablir légalité.
. Transposer les directives européennes ATT et temps partiel : les objectifs fixés par ces 2 directives sont pour la plupart déjà atteint mais il convient de transposer les dispositions concernant le travail de nuit et dassurer lobjectif de suppression des différences de traitement entre les agents à temps complet et les agents à temps partiel. Il convient aussi de mieux cerner les freins au développement du temps partiel et les incidences dune réduction de la durée du travail sur le temps partiel.
. Lhoraire variable : il conviendra de lencadrer par un texte de nature réglementaire et daméliorer le dispositif actuel.
. Le compte épargne-temps : ce dispositif nexiste pas encore en 2000 dans la fonction publique.
. Le travail à distance : actuellement, moins de 5 % des administrations de lEtat et des collectivités territoriales pratiquent le télétravail. Lexpérience montre pourtant que la plupart des expérimentations ont été menées avec succès et perdurent.
. Les permanences et les astreintes : ces formes dorganisation du travail devront être réglementées.
. Les cadres : au regard des situations très variées et des spécificités françaises, ils devraient bénéficier de la RTT avec ou sans recours nécessaire à des outils appropriés.