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Réunions-débats > 21 novembre 2002

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Thème : Placardisés, des exclus dans l'entreprise (21 novembre 2002) - Forum ouvert

Dominique Lhuilier est psychologue de formation. Elle enseigne à l’Université Paris VII la psychologie sociale et la psychologie du travail. Dans ce cadre, elle a notamment été amenée à approfondir le thème de la place du travail dans le développement personnel et dans le développement du lien social.

Dominique Lhuilier mène par ailleurs une activité de consultante auprès d’entreprise ou d’administration pour des problématiques relevant du monde du travail : gestion de conflits, communication interne, projets de service, hygiène et sécurité.

Elle est l’auteur de " Placardisés, des exclus dans l’entreprise " - éditions du seuil (2002).


Penser public : quelle a été l’origine de votre démarche dans l’écriture de cet essai ?

Dominique Lhuilier : ce livre est à la fois le fruit d’un travail personnel nourri des constats réalisés par plusieurs années de recherches sur le monde du travail et d’ une commande éditoriale.

Le plan de travail qui m'a été proposé par le Seuil consistait à répondre à trois questions :
Qui sont les placardisés et comment vivent-ils cette expérience ?
Pourquoi trouve t’on des placards dans le monde du travail, Comment se créent-ils ? Pourquoi met-on quelqu’un au placard plutôt que de recourir au licenciement ?
Sort-on du placard ? Et comment ?

Par ailleurs il s’agissait pour moi de lutter contre l’idée reçue selon laquelle le placardisé contribue à sa placardisation et en est en partie responsable (le réfractaire, l’alcoolique, etc.).


Penser public : Faites-vous une différence entre placardisation et harcèlement moral.

Dominique Lhuilier : Ce livre a été écrit, il faut le souligner, dans le double contexte du débat sur le harcèlement moral et du débat sur " la fin du travail " opposée à une valeur travail toujours structurante pour la société et pour l’individu.

Le harcèlement moral, si l’on fait référence au livre de Marie-France Hirigoyen, est une persécution répétée. En ce sens, je considère que la placardisation ne relève pas du harcèlement moral. Lors de mes rencontres pour écrire ce livre, certaines personnes placardisés m’ont avoué qu’elles préfèreraient être harcelées.


Penser public : Comment avez-vous travaillé pour l’écriture de ce livre ?

Dominique Lhuilier : J’ai travaillé à partir de cent situations, de cent cas concrets de personnes mises au placard et à partir d’interviews. Les personnes interviewées avaient été soient déjà rencontrées dans le cadre de mes travaux antérieurs, ou ont été rencontrées via la médecine du travail, des organisations syndicales, des associations professionnelles ou de lutte contre le harcèlement moral. J’ai eu également recours à des petites annonces et j’avoue avoir eu énormément de réponses. Les entretiens ont été réalisés en face à face, par téléphone ou éventuellement par courrier.

Pour beaucoup, ces interviews ont été l’occasion de parler au nom de soi, au nom de sa propre singularité.


Penser public : Au terme de ce travail, quelles sont vos conclusion ?

Dominique Lhuilier : Le premier élément est qu’il n’existe aujourd’hui aucune reconnaissance sociale du placardisé. Contrairement à la personne harcelée moralement, on refuse de considérer que le placardisé est victime de quoi que ce soit. De manière générale d’ailleurs, on peut toujours trouver une bonne raison pour justifier une situation de mise au placard.

En second lieu, j’ai essayé d’établir une typologie des victimes de la placardisation. Il existe selon moi trois types de placardisés :
ceux qui sont considérés comme inutiles : les femmes qui reviennent après un congé parental, les victimes d’accidents du travail, de maladie, ou encore la personne qui a développé pendant vingt ans la même activité et dont l’activité devient inutile suite par exemple à une fusion ou à une restructuration interne.

les placardisés " nuisibles " : syndicalistes, fortes têtes et de façon générale les personnes avec de fortes convictions, qui discutent les choix de l’entreprise.

Les " non conformes ", les marginaux : les femmes dans les milieux professionnels masculins (la police, les prisons), les personnes n’ayant pas la même manière d’être que les autres, par exemple du fait d’un accès inégal à la culture ou encore les victimes du racisme.

Troisième élément : le processus conduisant à la mise au placard ; A cet égard, mon livre a été aussi l’occasion de travailler sur le thème de l’exclusion.

Avant même la mise au placard proprement dite, il y a parfois une période caractérisé par le fait que la victime se voit retirer le travail gratifiant et ne conserve plus que le " sale boulot ".

Puis vient la mise au placard. Les victimes emploient souvent pour décrire cette situation la notion " d’occupation ", c’est à dire d’une activité dérisoire et inutile, n’ayant rien à voir avec l’idée de travail.

Le premier temps de la placardisation est un temps de repli sur soi, de recherche de la faute commise et de culpabilisation. C’est une période de coupure avec les autres. Ensuite, en fonction de ses propres ressources internes ou sociales, le placardisé va éventuellement lutter voire s’automédicaliser. La lutte peut prendre deux voies : la voie de la justice ou la voie syndicale.

Enfin, après cette période, il s’agit de " se rebrancher ". Ceci ne peut passer selon moi sans un processus de rupture : licenciement, démission ou changement radical d’environnement professionnel (changement de région ou de structure professionnelle). Nombreux sont parmi les personnes interviewées celles qui sont sortis de cette situation de placardisation.


Penser public : ne peut-on selon vous parler d’une civilisation de la placardisation ?

Dominique Lhuilier : D’une certaine manière. Nous vivons dans l’ère du jetable et ceci concerne aussi les hommes. La durée de vie des produits se raccourcit, la durée de vie des hommes au travail aussi. Les exigences d’adaptabilité, d’opérationalité à court terme renforcent cette tendance à la " gestion kleenex " des hommes. La logique est celle des gagnants et des perdants, des bons et des mauvais.


Penser public : L’homme pense qu’il vaut par ce qu’il fait. Je pense que cela est faux et qu’il vaut par ce qu’il est. C’est ce qu’il faudrait faire comprendre au placardisé, ce qui’ est très difficile dans la mesure où le patron, lui, s’intéresse à ce qui est fait.

Dominique Lhuilier : J’ai plutôt tendance à prôner que les personnes soient jugées sur ce qu’elles font. Ceci évite une dérive du registre professionnel vers le registre privé et subjectif (personnalité, culture, relationnel, etc.). La reconnaissance de ce que l’on fait permet d’en retirer des satisfactions narcissiques salutaires.


Penser public : On licencie davantage par manque de savoir être que par manque de savoir faire.

Dominique Lhuilier : Un système dans lequel règne la pensée unique génère des processus d’exclusion et de placardisation.

Une illustration réside dans le fait que sur le plan imaginaire, on pense en général que le placard est contagieux. Le placardisé perd ses amis, n’obtient plus de soutien de ses collègues. C’est l’épreuve la plus difficile.

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Auteur concepteur Patrick Croquet

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