Thème : Intérêt et limites du discours et des pratiques managériales dans les services publics (28 septembre 2004) - Forum ouvert
Annick Morel est Inspectrice générale des affaires sociales. Elle est actuellement directrice des familles et de la petite enfance à la Ville de Paris. Elle a précédemment exercé les fonctions de directrice de la DDASS de Paris et de directrice de la CNAF. Elle a récemment co-animé une mission sur la création du Régime social des indépendants (RSI).
Penser public : Pouvez-vous nous dire ce que recouvrent pour vous les notions de management et de service public ?
Annick Morel : Le management, cest selon moi lart de motiver et gérer des groupes humains afin datteindre des objectifs communs. Art, car si le management est un enseignement qui emprunte à une multitude de savoirs, ce nest pas une science. Il ne sapprend pas, il se travaille, il se vit pour ensuite être éclairé par des apports théoriques.
Je conçois le service public comme un producteur de biens et services financés par des prélèvements publics et destinés soit à lensemble de la population, soit à une catégorie spécifique.
Cette notion renvoie à des modes de gestion variés, à la notion de gratuité (mais pas à labsence de coût), à une gestion très stricte daffectation du résultat dexploitation (qui est le profit dans le secteur privé). Le service public sinscrit dans un périmètre variable et défini par la puissance publique (cf. la rétraction de la sphère publique depuis deux décennies)
Penser public : En quoi ce contexte du service public peut-il limiter le rôle du manager ?
Annick Morel : La première des contraintes est dordre externe. Gérer un service public cest mettre en uvre des règles définies par la puissance publique applicables à tous. Le manager na pas le choix de son « produit » ou de son service .
Mais la contrainte est aussi interne. En matière de Gestion des Ressources Humaines, la volonté de limiter larbitraire a conduit à des statuts qui souvent contraignent les principaux leviers du manager : le recrutement, la rémunération, la progression. La culture syndicale vise à renforcer cette limitation de larbitraire dans lart du management.
On peut également remarquer quexiste dans nos organisations une hiérarchie très forte des délégations avec très peu de liberté pour les niveaux intermédiaires.
Le manager doit également faire face à la contrainte de la lenteur de la transformation des organisations publiques en raison de la lourdeur des CTP. Finalement on aboutit à des choses assez cocasses : le législateur va plus vite que ladministrateur pour définir les missions de ladministration qui met un temps certain à mettre son organisation en rapport avec ses missions.
Enfin, la vision des Corps de contrôle est paradoxale. Si leur mission classique reste le contrôle de la conformité de laction par rapport à la norme, il est fréquent que cette mission débouche sur des recommandations du type il faut faire alors que le manager sinterroge sur le comment faire (le cas de la reconfiguration du réseau des CAF est emblématique). Les corps de contrôle sont dans linjonction et le dire sans préoccupation du savoir faire
Penser public : Dans ce contexte, quelles sont selon vous les marges de manoeuvre du manager et à quoi tiennent-elles ?
Annick Morel : La désignation des dirigeants du secteur public prend en compte trois types de critères (qui se mêlent parfois) : des critères politiques, la compétence technique et la compétence managériale. Ce dernier critère, rarement pris en compte dans la sphère publique en général, est plus valorisé à la Sécurité sociale, avec des interférences politiques et syndicales.
La marge de manuvre des dirigeants en matière de management dépend beaucoup de leur autonomie par rapport au pouvoir politique. En direction dadministration centrale, il est difficile de manager car la pression du quotidien et des politiques sur les objectifs est souvent trop forte. Paradoxalement cependant, je dirais que limportance des contraintes renforce limportance du management. Finalement moins on est autonome, moins on a de prises sur des objectifs définis par le politique, moins on a doutils, plus il faut être brillant pour motiver ses troupes.
A la Sécurité sociale, lautonomie et la stabilité sont plus importantes et les objectifs plus opérationnels. Au total les dirigeants de ce secteur ont plus de marge de manuvre managériale. Dans la gestion du réseau des CAF, jai néanmoins constaté que le levier classique de la sanction en cas de défaillance managériale est très difficile à mettre en uvre. Dès lors, on manage aussi par autre chose que le contrat (objectifs-résultats) : laffectif, les valeurs .
Penser public : Diriez vous que si lévolution du service public conduit à élargir le champ du management, lefficacité du manager ne suffit pas à asseoir lefficacité du service public ?
Annick Morel : Je pense en effet que lémergence des enjeux de qualité de service entraîne un suivi accru de lefficience des stratégies mises en uvre et en ce sens élargit le champ du management.
Leffet est similaire avec la généralisation de la contractualisation qui met en avant latteinte des résultats dans un cadre de déconcentration ou décentralisation.
Il reste toutefois à souligner deux contradictions. En premier lieu, la normalisation des processus de gestion comme vecteur defficience peut aller à lencontre de la responsabilisation des managers. En second lieu, même si les missions sont mises en uvre de façon efficiente, linsatisfaction liée à la règle indépendante du manager peut rester forte et le manager na dans ce domaine pas de prise.
Je veux dire que lefficacité du service public ne peut reposer sur la seule pratique managériale (comme je lai déjà dit les rigidités en GRH et gestion de lévolution des organisations restent des obstacles importants) mais elle dépend de la qualité des politiques mises en oeuvre. Le « fonds » des politiques aide ou non à la qualité du service public. On pourra ainsi mettre en place un service téléphonique de qualité dans les CAF Si ce service passe son temps à répondre aux gens quils nont pas droit aux prestations ., sa qualité finale sera limitée et le public le verra comme tel.
De ce point de vue et de façon préoccupante, la responsabilité du manager public se heurte à la variation des objectifs de la puissance publique. Ainsi le rapport de la cour des Comptes sur les CAF en 2001 mettait laccent sur la nécessité daméliorer la qualité de service. Trois ans plus tard, le rapport considère que cest chose faite (comme si cétait une qualité intangible et définitive) et quil faut désormais améliorer la productivité, comme si elle navait aucun rapport avec la qualité.
Penser public : En résumé, pour vous quest ce que manager ?
Annick Morel : Cest dire ce que lon va faire, faire ce que lon a dit et dire comment on va le faire. C'est-à-dire dérouler une stratégie avec une équipe. La mise en uvre dune stratégie demande une certaine continuité dans le management ce qui semble avoir été perdu de vue par les pouvoirs publics. Finalement, ce quil faut comprendre quand les pouvoirs publics changent les top managers, ce nest pas forcément que le manager a été défaillant mais que les pouvoirs publics ont changé dobjectifs et quils estiment quà nouvel objectif, il faut un nouveau manager !!!!
Vous mavez également demandé si le management est lalibi de la perte de sens du service public. Non. Il nest pas possible de faire un bon management public si le service public na plus de sens. Il est en revanche possible de mal manager alors que les politiques publiques ont du sens .Lorsque les politiques et le management sont bons et porteurs de sens , alors nous pouvons avoir un service public efficace