Thème : Où en est lévaluation des politiques publiques ? (8 mars 2005) - Forum ouvert
Jean-Luc Outin est chercheur au CNRS et directeur du laboratoire Matisse de lUniversité Paris I Panthéon-Sorbonne. Il est un spécialiste de lévaluation des politiques publiques et sest notamment illustré par ses travaux sur lévaluation des politiques sociales et de réinsertion. Il a été, entre autres, chargé de lévaluation du deuxième contrat de progrés Etat-ANPE.
Penser public : Après 20 ans de discours sur la nécessité dévaluer les politiques publiques, nassiste t-on pas aujourdhui à une certaine désillusion ?
Jean-Luc Outin : Lactualité de lévaluation des politiques publiques en France est marquée par un paradoxe. Alors que lévaluation est maintenant au cur du discours politique comme des dispositifs institutionnels, il commence en effet à se faire jour une certaine désillusion sur l'utilisation qui peut être faite de lévaluation.
En effet, alors que la France est traditionnellement considérée comme un pays relativement retardataire en matière dévaluation des politiques publiques, cette dernière fait maintenant lobjet dune médiatisation croissante, entretenue par un discours politique en quête de renouvellement.
Linfrastructure politico-administrative sest elle aussi convertie à cette nouvelle « impérieuse nécessité », comme en témoigne limpressionnante réforme de la LOLF (Loi Organique sur les Lois de Finances), dont les effets doivent modifier substantiellement le pilotage et lévaluation des politiques publiques dans notre pays. Lévolution des corps dinspection, dont les différents rapports font également lobjet dune médiatisation croissante, témoigne également de lampleur du phénomène.
Pourtant, notre époque, à peine ces attentes exprimées par les différents acteurs publiques, voit une certaine désillusion se faire jour, aussi bien du côté de décideurs que de lopinion publique. Cette désillusion tient pour une large part à lutilisation pratique qui est faite de lévaluation, et qui nest pas dénuée dambiguïté sur ses finalités mêmes. En effet, les différents acteurs attendent de lévaluation une finalité décisionnelle rapide, alors que telle nest pas laboutissement dune démarche scientifique qui emprunte ses outils et sa démarche aux sciences sociales. Ainsi naissent les griefs sur les faibles impacts de lévaluation des politiques publiques en France.
Penser public : En matière dévaluation, ne pêche t-on pas également dans notre pays par manque de rigueur dans la méthode ?
Jean-Luc Outin : Les difficultés de la discipline dans notre pays tiennent également à son cheminement scientifique. Apparue aux Etats-Unis, où elle est restée très proche dans ses méthodes des sciences exactes (avec la prédominance de la méthode dite de démarches expérimentales avec groupes de contrôle), lévaluation des politiques publiques en France est très perturbée par sa polarisation sur le problème de la justification de lintervention de lEtat, et non sur sa performance ou son efficacité.
Les années 1980 ont vu la montée des courants contestant la légitimité de lintervention de lEtat, voire le concept même dintérêt général. La sociologie administrative a par ailleurs démontré que lEtat était lui-même une collectivité traversée par des problèmes de conflits de pouvoirs et de circulation de linformation qui peuvent remettre en cause le bien fondé de ses actions. Toute cette évolution a confirmé lorientation de lévaluation des politiques publiques sur le rapport côut/efficacité de lintervention de lEtat, voir sur son seul et unique coût. Lapparition de formes plus complexes dinterventions publiques (décentralisation, construction européenne ) ont achevé de complexifier le paysage. Peu à peu sest nouée une problématique équivoque entre évaluation et légitimité de lintervention publique.
Les aspects méthodologiques sont en outre des éléments qui structurent la façon dont sont menées les évaluations. Cest ainsi par exemple que la construction des éléments de connaissance (indicateurs, imputs/ouputs, référentiels ) est primordiale, sans toutefois en faire lalpha et lomega dune évaluation. La dissociation entre effets à courts termes et à longs termes est également importante, et peut complexifier le message dune évaluation aux yeux des décideurs comme du public. Un effet souhaitable à un moment donné peut également être considéré comme indésirable un peu plus tard. Cest ainsi que la première loi quinquennale sur lemploi préconisait le développement du temps partiel comme remède au chômage, alors quil est aujourdhui largement synonyme de précarité et de temps imposé et non choisi.
Penser public : Faut-il cesser despérer dans lévaluation ?
Jean-Luc Outin : Ces divers problèmes ne sauraient remettre en cause les progrès accomplis par lévaluation des politiques publiques en France ces dernières années, ni la nécessité de poursuivre dans cette voie. Aussi, le remède contre une certaine désillusion est peut-être de se défaire dune approche trop étroitement opérationnelle de lévaluation, car il ne peut y avoir concordance totale entre le temps court de la décision et le temps long de lévaluation.
De plus, les évaluateurs se fondent sur lexpertise, alors que les décideurs se fondent sur la légitimité démocratique. Tout le problème est de savoir si les conditions socio-politiques sont effectivement remplies pour que lévaluation des politiques publiques sinstalle réellement en France.
Jajoute enfin que plus le jeu des acteurs est complexe et plus lévaluation est nécessaire.
Penser public : Le fait que lévaluation des politiques publiques soit presque toujours confiée à des acteurs administratifs donc non neutres par définition - nest-il pas pour beaucoup dans les difficultés de lexercice et dans lobjectivité des conclusions ?
Jean-Luc Outin : La question mérite dêtre posée. On peut remarquer que lévaluation est très développée dans les pays où la séparation entre législatif et exécutif est nette, comme aux Etats-Unis, par exemple. Le Congrès et le Gouvernement ont ainsi chacun leurs agences dévaluation. Leurs conclusions sont des éléments intervenant dans la recherche de compromis.
Lidéal serait de voir coexister différentes formes de commandes : administrative, ministérielle, gouvernementale, parlementaire, etc. Par ailleurs, un élément essentiel est la pluri-disciplinarité et la diversité dorigine des participants aux travaux dévaluation. En effet, lévaluation sert dabord à la construction rigoureuse de points de vue sur une politique pour faciliter le débat public. Doù la nécessité dune pluralité dapproches, car les effets dune intervention sont toujours multiples ce qui rend leur appréhension globale complexe. Doù aussi, limportance dassocier à la démarche évaluative des acteurs susceptibles de jouer un rôle de passeur tant vis-à-vis des décideurs, que des praticiens et plus largement des citoyens.