Thème : Les nouvelles technologies de l'information et de la communication (NTIC) dans la gestion de la relation de proximité avec l'usager (16 décembre 2003) - Forum ouvert
Chercheur au CNRS et maître de conférences à l'Ecole polytechnique, membre du comité de rédaction de "Gérer et comprendre", Francis Pavé a participé à plusieurs évaluations de politiques publiques sur le thème des nouvelles technologies de l'information et de la communication. Il a conduit une étude sur le rôle des NTIC dans la gestion de la proximité de la relation de service pour le Comité d'enquête sur le coût et le rendement des services publics.
Penser public : Les nouvelles technologies de linformation et de la communication (NTIC) sont souvent présentées comme loutil du changement dans les organisations, quelles soient privées ou publiques, et la solution aux difficultés liées aux relations avec les usagers. Dans vos travaux, vous démontrez que cette idée doit être remise en question.
Francis Pavé : En effet, lidée, fort répandue, selon laquelle le développement des NTIC constituerait en soi un moteur de changement pour les organisations me semble reposer sur une triple épiphanie (du grec epiphania, manifestation de la divinité) :
- celle de la modernité (linformatisation, est perçue comme une matérialisation de la modernisation publique)
- celle de la rationalité (linformatique, comme tout modèle programmé est, en puissance, un modèle rationnel, cohérent, sans scorie, ni contradiction, ni ambivalence)
Linformatisation apparaît ainsi comme une aubaine pour les esprits rationalisateurs, qui voient la possibilité de représenter et de mettre en cohérence le fonctionnement des organisations.
- celle de la coopération (les NTIC sont aussi la promesse dun monde réglé et harmonieux, où tout est prévu et où chacun a sa place dans le grand tout ; la coopération semble acquise davance puisque la coordination a été pensée et organisée).
Penser public : Et les choses ne fonctionnent pas ainsi ?
Francis Pavé : Malheureusement, on observe généralement un décalage plus ou moins grand entre la représentation rationnelle et les pratiques réelles des agents qui font vivre lorganisation, ou encore les attentes réelles des utilisateurs du système informatique.
A titre dexemple on peut citer les serveurs vocaux qui génèrent de mauvaises bifurcations ou les automates qui peuvent répondre aux opérations simples et séquençables mais qui se révèlent inefficaces à la résolution des problèmes complexes. Doù une demande croissante de face à face : lexemple de EDF prouve que les NTIC ne suppriment pas laffluence aux guichets.
En fait, une technique ne chasse pas lautre, dautant quil existe des degrés dautonomie variables chez les usagers.
Par ailleurs, les coopérations recherchées, alors que celles-ci semblent acquise puisque pensées et organisée à la base des projets informatiques, font défaut. La coopération promise par la dynamique modernisatrice et la planification rationnelle mises en uvre à travers linformatisation supposerait des acteurs passifs et dociles. Or, la coopération des gens nest jamais acquise ; cest au contraire lobjectif le plus difficile à atteindre ; il relève fondamentalement non pas de la technique, mais du management.
Le tout sinscrit dans une « surenchère de lobsolescence » entretenue par le lobby informatique.
Penser public : Les NTIC dans la fonction publique présentent-elles des particularités par rapport au secteur privé ?
Francis Pavé : Il me semble que lengouement pour les NTIC dans la sphère publique est dautant plus fort que les marges de laction collective sont faibles, quil sagisse de la gestion de largent ou de la gestion des personnels.
Comme laction managériale est pratiquement impossible, il ne reste dautre perspective daction que laffichage technologique, qui a le mérite non seulement dêtre visible, mais aussi de faire porter le poids de léchec sur les opérationnels.
Penser public : Quelles sont les conditions dune utilisation réussie de la technologie, en particulier dans les relations de ladministration avec les usagers ?
Francis Pavé : La condition essentielle est de ne pas se contenter dune approche centrée uniquement sur « loutil » mais de linclure dans une stratégie managériale clairement définie.
Ainsi les agents daccueil doivent être véritablement aidés et encadrés. Les managers de plate-forme doivent définir une doctrine et expliquer les référentiels à tous les niveaux de lorganisation.
Les synergies locales doivent aussi être renforcées, notamment dans une perspective de renouvellement et de maintenance des équipements. Il convient à ce titre de mobiliser différentes administrations pour profiter des mêmes réseaux et mutualiser les savoir-faire. Les maisons des services publics vont dans cette voie.
En outre, les informaticiens, les managers, les nouvelles compétences doivent être véritablement reconnues, ce qui est susceptible de remettre en cause les hiérarchies et les modes de fonctionnement traditionnels.
Parallèlement, le niveau de proximité souhaité doit être défini et les besoins réels des usagers doivent être entendus. Néanmoins, un effort déducation des utilisateurs des services publics serait nécessaire car ces derniers doivent aussi accepter que les administrations ne répondent pas aux demandes « compulsives ».
Mais il faut avant tout rester modeste et garder à lesprit que les NTIC ne sont pas la panacée universelle.