Thème :L'évolution actuelle des fonction de l'Etat et des services publics (30 septembre 2000) - Forum ouvert
Penser public : vous avez dans l'un de vos précédents ouvrages dégagé quatre fonctions de l'Etat : lEtat Léviathan démocratique, lEtat instituteur du social, l'Etat providence et lEtat régulateur de léconomie. Ces fonctions sont-elles selon vous toujours d'actualité ?
Pierre Rosanvallon : il faut adopter aujourdhui une démarche de déglobalisation de lEtat et prendre de la distance par rapport aux seules approches managériales. Lopinion ramène la réflexion sur lEtat à celle sur son coût et au seul problème du niveau des prélèvements obligatoires ; la fonction publique elle-même limite sa réflexion aux seules questions managériales. Celles-ci sont certes centrales, mais il est important de comprendre que le poids de lEtat ne diminuera pas dans lavenir, et ce pour plusieurs raisons :
Tout d'abord, la bureaucratie se nourrit de linflation législative et réglementaire ; or, linflation des règles est une heureuse caractéristique de nos sociétés démocratiques, car elles seules garantissent légalité de traitement, daccès et de distribution entre les citoyens. Plus une société est démocratique, plus ses règles sont nombreuses et complexes, et plus elle a besoin dEtat pour administrer ces règles. Ainsi, malgré les simplifications administratives et managériales qui ont cours et qui sont nécessaires par ailleurs, la complexité des règles est bon signe et ne disparaîtra pas.
Ensuite, certaines des fonctions de lEtat régressent, dautres se développent puissamment : lEtat est moins régulateur de léconomie, il est davantage instituteur du social, car une société très développée a besoin de rendre toujours plus visible et plus sensible la production de la nation.
Enfin, plus une société est individuelle (individualiste), plus elle a besoin dinterfaces. Une collection dindividus requiert une plus forte gestion collective : par exemple, le déclin de la famille providence est à lorigine de la formation de lEtat providence.
Au-delà de ces raisons à la croissance prévisible de lEtat, deux remarques :
Autrefois, les processus de travail (le fordisme) exploitaient la force de travail des individus, cest-à-dire la généralité des individus, ce qui est commun à tous et interchangeable. Aujourdhui au contraire, il sagit de rechercher et de mobiliser la particularité de chaque individu. Aussi lEtat ne doit-il plus seulement être une machine à gérer des particularités, mais aussi un gestionnaire des spécificités. Il doit gérer les particularités et aider leur développement, notamment dans les politiques sociales, ce qui ne correspond pas à la définition classique du service public (qui plaçait par exemple le concept d "équipement collectif " au centre de limaginaire administratif des années 70).
Par ailleurs, on assiste à une pluralisation des voies et moyens du service public. Le service public est de moins en moins assuré par le seul Etat et de plus en plus par dautres agents (et pas seulement les collectivités décentralisées).
Penser public : première remarque : laugmentation du nombre de règles implique une large marge de manuvre dans lapplication de ces règles, et donc un risque darbitraire (trop dinterprétations possibles) ou de paralysie (grève du zèle, application très stricte de règles trop complexes et trop nombreuses). Linflation législative et réglementaire est donc un phénomène plutôt inquiétant.
Deuxième remarque : en sattachant à gérer des particularités, lEtat cède à des groupes (pêcheurs, transporteurs, Corses), ce qui favorise lémergence de demandes semblables dautres groupes , et cela lengage dans une spirale dangereuse.
Pierre Rosanvallon : la grande idée des Lumières, cest que le droit idéal est un droit général, universel, qui supprime tous les cas particuliers dont la prolifération caractérisait la société d'Ancien Régime. Dailleurs la Révolution en est venue à la suppression des ministères et des administrations, remplacés par des comités de la Convention censés appliquer la loi au citoyen dans toute sa généralité. Cest le légicentrisme : la loi peut absorber tout le réel.
En fait, il est nécessaire que celui qui est soumis à ladministrateur soit aussi protégé que celui qui est soumis au magistrat. Ladministrateur, pour bien servir ladministré, doit devenir un magistrat social.
Sur la question des corporatismes : il faut y voir une démission de lEtat face à sa fonction de gestion de la justice dans le temps et de gestion de légalité dans la prise de parole, certains groupes disposant de plus de facilités à se faire entendre que dautres. Les intérêts particuliers sont aujourdhui de plus en plus organisés en intérêts particuliers, et les médias y sont pour beaucoup.
Penser public : la réflexion managériale doit être défendue dans la mesure où elle seule permettra dassurer cette nécessaire évolution de lEtat vers la gestion des individualités. Il sagit dassurer plus de souplesse et de réactivité des services publics, on est donc bien dans le sujet : la réflexion managériale est là pour que nous répondions mieux aux demandes nouvelles de la société.
Pierre Rosanvallon : cest vrai, à condition que la réflexion managériale dépasse lopposition entre défenseurs des acquis et partisans dun " dégraissage du mammouth ". Il ne faut pas seulement défendre lEtat contre les orientations libérales qui le menacent, mais penser le développement de lEtat. Tant que la fonction publique se contentera de défendre des acquis et de se poser en résistant contre des attaques sournoises du marché, la bataille sera perdue. Il faut aller plus loin et uvrer pour le développement de lEtat notamment dans le domaine de léducation et de léquipement social. On ne peut vraiment jouer un rôle que dans la mesure où lon cesse dêtre des défenseurs du service public pour devenir des définisseurs et des attaquants du service public.
Il est frappant à ce sujet de constater que les jeunes hauts fonctionnaires disposent actuellement de possibilités de prise de parole limitées, dun poids social et dune capacité dentraînement proches du néant. Cela na pas toujours été le cas. Il y a régression et danger.
Penser public : longtemps a prévalu limage du fonctionnaire désintéressé, porteur de lintérêt général. Aujourdhui la société a une vision floue du service public parce que le gouvernement na pas de stratégie claire dévolution du service public.
Pierre Rosanvallon : longtemps les élites du service public ont cru que leur supériorité intellectuelle les autorisait à gérer den haut le peuple pour son bien. Cette génération a vécu, aujourdhui il nest plus possible de se reconnaître dans cette idéologie du service public, fondée sur lapplication directe des règles dintérêt général par une aristocratie du service public seule consciente des besoins des citoyens.
Il y a une demande sociale et une protestation sociale, notamment en matière déquipement et de protection contre le risque. Il faut écouter les différentes formes de la demande sociale, y compris dans leurs contradictions, et en tirer une nouvelle vision.
Penser public : les textes qui donnent à lusager davantage de droits et de facilités (notamment en matière de communication de documents, etc.) constituent-ils un bon angle dattaque en matière de réforme, ou bien la réforme de l(Etat doit-elle davantage sattacher aux fins ?
Pierre Rosanvallon : on se focalise trop sur le comparatif (" cela se fait ailleurs, donc nous devons aussi nous moderniser ") et sur les techniques et les moyens, parce quil est plus difficile de parler des missions.
La philosophie dominante chez les personnes de la fonction publique est une philosophie de ladaptation et non de la réforme.
Penser public : quid de la place des syndicats et de la négociation collective.
Pierre Rosanvallon : on vit sur lidée établie que les partenaires sociaux traiteront toujours les sujets plus près de la demande sociale que si lEtat sen chargeait directement. Seulement aujourdhui, le paritarisme est concurrencé par les médias et les associations. Aujourdhui le paritarisme ne peut plus être le cadre de développement des relations sociales et des progrès sociaux ; cette époque est finie. Le paritarisme est une base quil est " prudentiel " de préserver, mais il faut le dépasser, sans pour autant faire de ladministratif.
Penser public : faut-il par exemple que les conseils dadministration des organismes de sécurité sociale souvrent davantage à des représentants catégoriels ?
Pierre Rosanvallon : la représentation, ce nest pas seulement donner des porte-parole à des groupes dintérêt, cest aussi mettre en place des interfaces de gestion sociale. Doù les personnalités qualifiées : elles fonctionnalisent la représentation. La personne qualifiée ne représente pas une catégorie, elle a pour métier de représenter. Cest dans cette optique, en termes de fonctionnalité et non de représentativité, quil faut repenser les conseils dadministration et les ouvrir à dautres types de personnes qualifiées.
Penser public : que pensez-vous du Conseil économique et social ?
Pierre Rosanvallon : il ne peut jouer un rôle quen tant quélément de la démocratie délibérative, et non en tant quinstance représentative.
Penser public : pour en revenir à linflation législative et réglementaire : trop de service public ne va-t-il pas tuer le service public ?
Pierre Rosanvallon : il faut définitivement accepter que la société moderne soit une société bureaucratique. Il est faux de croire quune société déréglementée est meilleure.
Le droit civil est très stable, le volume de ses règles na pas augmenté. Le droit du travail en revanche va en se développant sans cesse. Pourquoi ? parce que le droit civil règle lesprit des choses alors que le droit du travail règle les choses elles-mêmes, concrètement. En droit du travail, il ny a pas de consensus sur les principes généraux (définition du salarié, définition de lentreprise, etc.), tout est sujet de contestation ; un tel droit ne peut pas tenir en 50 pages. En droit civil en revanche, il y a accord sur les grands principes, ceux-ci peuvent donc être simples, le juge les adapte lorsque la société évolue, et cela suffit.
Penser public : la crise est essentiellement celle de lEtat, producteur de généralités. Un sommet a été atteint dans ce domaine avec la loi Haby de 1975 instaurant le collège unique. Aujourdhui, cest une réforme qui a complètement vécu ; Pourtant, le discours de lEtat reste général, comme on le voit avec légalisation des droits en assurance maladie et vieillesse.
Pierre Rosanvallon : le but nest pas légalité des droits républicaine, mais légalité de service. Dans un certain nombre de domaines, lEtat doit assurer davantage dégalité de résultat. Ce sont les risques de linégalité (et non les chances de légalité) qui ont fondé lidée du service public en France.
Penser public : ces évolutions de lEtat se retrouvent-elles dans dautres pays occidentaux ?
Pierre Rosanvallon : non, car ailleurs léclatement des services publics en plusieurs niveaux est beaucoup plus important.
On oublie trop, en France, que légalité est dabord une valeur sociale et ensuite seulement une valeur procédurale. Le socialisme français est le seul au monde qui se soit construit avant le capitalisme (à la Révolution) et donc de manière séparée de la critique du capitalisme, sans référence à lui.
Penser public : si lEtat en France échoue à se réformer, quel est le risque ?
Pierre Rosanvallon : le risque, cest la privatisation.
Le risque, cest lépuisement de lEtat avec émergence de puissances sauvages de régulation, au premier rang desquelles ladministration privée de la justice. La fraude fiscale, par exemple, est un processus de privatisation de la justice redistributive. Le fraudeur éprouve un profond sentiment dinjustice à son égard et ne fait, à ses yeux, que rétablir la justice de manière privée. Là où lEtat est faible, ce type de privatisation rampante sinstaure.
Donc, un nouveau type dinégalités est à prévoir.
Penser public : il existe aussi un risque démographique : en 2010, la moitié des fonctionnaires seront partis en retraite ; lEtat risque de tomber par pans en laissant le secteur privé assurer le service public là où lui ne sera plus en mesure de le faire.
Pierre Rosanvallon : une institution se préserve toujours, au risque de son dysfonctionnement.