Thème : Les conditions de la modernisation des services publics (10 mars 2001) - Forum ouvert
Serge Vallemont a fait lessentiel de sa carrière au ministère de léquipement où il a occupé les fonctions de directeur des ressources humaines pendant huit ans. Homme de terrain, il y a mené une action réformatrice pragmatique unanimement reconnue, fondée sur trois principes : la professionnalisation de lencadrement, lamélioration de la productivité (mise en place du contrôle de gestion) et létablissement dune plus grande transparence dans la relation au client, cest-à-dire aux collectivités locales.
Penser public : quelles sont selon vous les conditions de la modernisation du service public ?
Serge Vallemont : compte tenu des postes successifs que jai occupés, jai eu le privilège dobserver le fonctionnement de ladministration à tous les niveaux et cela ma convaincu que la distance souvent entretenue par lencadrement vis à vis du "petit personnel", voire le mépris, était une grave erreur et que lévolution de ladministration nétait pas possible sans une réflexion sur les conditions de la gestion de ses ressources humaines prenant en compte les dimensions humaines et sociales trop souvent négligées au profit dune gestion purement administrative.
Il faut beaucoup de temps et de conviction pour réformer et moderniser ladministration, et cest bien là quest le problème : le politique inscrit son action dans le temps court, alors que la réforme sinscrit dans le temps long. Pour mieux concilier les deux temps, il faudrait mettre fin à la confusion des rôles entre le politique et ladministratif. En effet, une réforme, pour être conduite, a besoin dun pilote politique mais aussi dun manager administratif, or trop de ministres sont les chefs de leur administration avant dêtre des membres du gouvernement.
Cest, de mon point de vue, pour ces raisons par exemple que la réforme des finances a échoué : Christian Sautter sest plus comporté en responsable hiérarchique de son ministère quen homme politique, et il y a eu insuffisance de professionnalisme des responsables administratifs dans le management de la réforme.
En revanche, la modernisation des ressources humaines à lEquipement a réussi parce que Pierre Méhaignerie a eu le mérite de me confirmer dans mes fonctions en avril 1986 au vu de mon expérience et de mon travail, alors que javais été nommé par le précédent gouvernement, ce qui a fortement crédibilisé les propositions de réforme que jai faites ultérieurement.
De même, lactuelle réforme de la Défense est en passe de réussir car les ministres ont su laisser aux administratifs leur rôle et jouer le leur.
La difficulté à réformer ladministration sexplique également par la confusion courante entre organisation et structure. Une organisation, cest une structure plus des modalités de fonctionnement, de décision et de coopération. Pour réformer vraiment, il faut changer les organisations, or le politique se contente souvent de ne changer que les structures et les organigrammes, et cela ne fonctionne pas : une réforme de structure nécessite un énorme investissement en temps et en énergie pour un résultat pratiquement nul.
Cest la formation, notamment dans sa dimension " formation-action " aux nouvelles modalités de coopération, cest le placement des bons profils aux bons postes, enfin cest laction dans le domaine de la gestion des ressources humaines dune manière générale qui provoquent les évolutions des pratiques de travail, du fonctionnement des organisations, plus que la modification des structures qui ne doit être quune conclusion éventuelle.
Dautres facteurs influent sur le sort dune réforme : lurgence (facteur positif), la capacité à mobiliser les agents et les syndicats en transformant en atout ce qui est à priori une entrave (le statut, les pratiques protectrices ), lidentification des catégories dagents susceptibles de constituer un appui voire un moteur.
Sagissant de la réforme que jai eu à mener à lEquipement, je me suis appuyé sur les DDE les plus récemment nommés (les acteurs déconcentrés, qui sont les plus nombreux, ne doivent jamais être négligés dans ladministration). Un dispositif de contrat annuel entre le directeur du personnel et chaque D.D.E., fondé sur des engagements en termes de management et de G.R.H. sest mis en place et a été progressivement étendu à lensemble des D.D.E. Les chefs de service se sont sentis valorisés et responsabilisés et cela ma permis de bien les connaître et de pouvoir parler du terrain au Ministre de manière crédible. Cette démarche a abouti trois ans après son lancement aux contrats objectifs-moyens passés entre le Ministre et chaque DDE sur tous les aspects de leurs missions (pas seulement les ressources humaines).
Penser public : le choc le plus important que va connaître la fonction publique nest-il pas le choc démographique (40 % des effectifs partira dans les dix ans) ?
Pour relancer le recrutement dans la fonction publique, ne faut-il pas passer du système de la carrière au système de lemploi, peut-être plus attractif.
Serge Vallemont : il est effectivement urgent que les ministères investissent en matière de gestion prévisionnelle des emplois et des compétences.
Il faudrait revoir les conditions de recrutement et la formation continue afin que la promotion interne soit favorisée, et il faudrait traiter le problème représenté par certaines catégories de personnel qui partent systématiquement en retraite dès quils en ont la possibilité (enseignants, catégorie C) ; si la durée dactivité est prolongée de 37,5 ans à 40 ans, il sera nécessaire dinventer quelque chose qui motive ces personnels.
Cela dit, je ne pense pas quil faille échanger le système de la carrière contre celui de lemploi, et dailleurs il est caricatural de présenter la fonction publique française comme une fonction publique uniquement de carrière. Les emplois fonctionnels y existent aussi, ils se sont même développés, le problème est quils sont gérés comme des grades. Il faudrait pouvoir donner et retirer souplement son emploi à un agent ; or cela ne se pratique pour ainsi dire pas et les emplois sont gérés à lancienneté.
Penser public : est-il juste de dire que vous avez été un réformateur efficace parce que vous vous êtes inscrit dans un mouvement intellectuel de fond, porté à lépoque notamment par Michel Crozier, et est-ce quon ne manque pas dun tel mouvement aujourdhui ?
Serge Vallemont : cest vrai, dailleurs jai eu loccasion de connaître Michel Crozier en 1987 et je lai beaucoup associé à mes réflexions sur la bonne stratégie à développer pour conduire le changement, mais jajoute que lorsque je suis arrivé à la DRH de lEquipement, jétais absolument convaincu quil fallait avoir une conception de la gestion des ressources humaines totalement innovante (déconcentration, responsabilisation des cadres de proximité )
Penser public : faut-il remettre en cause le principe du concours ?
Serge Vallemont : non, car ce nest pas tant lexistence du concours que son utilisation qui est problématique. Les jurys sélectionnent ceux qui leur ressemblent, ils reproduisent le corps dont ils sont issus. Mais une autre pratique est possible. En 1991, nous avons lancé un concours sur titres exceptionnel visant à recruter 220 ingénieurs TPE pour la politique de la ville. Tout sest fait très rapidement, avec un jury professionnalisé et la nomination de tous les recrutés en quelques jours. Cest la preuve que lon peut faire évoluer le concours tout en le conservant. Il faut savoir prendre des risques et ne pas trop sembarrasser de juridisme.
Penser public : mais lon napprend pas les méthodes que vous évoquez (management participatif, etc.) aux élèves de lENA.
Serge Vallemont : le fait de ne pas mêtre préoccupé des questions juridiques et des risques contentieux avec le personnel ma permis davancer dans mes projets alors que jaurais certainement été plus prudent (trop ?) si javais eu davantage de connaissances sur le sujet.
A lENA, les cadres supérieurs sont mal préparés à laction. Il faut avancer sans bâtir à lavance une usine à gaz très perfectionniste, et ne jamais perdre de vue lobjectif opérationnel qui doit sous-tendre la démarche.
Penser public : vos exemples concernent surtout les services déconcentrés. Peut-on former ladministration centrale à la GRH, au plus haut niveau, sans en arriver au management par objectifs (objectifs dont pourrait dépendre la rémunération) ?
Serge Vallemont : il est beaucoup plus difficile de faire évoluer les choses au niveau central quau niveau déconcentré. Peu de ministères assument leur fonction de pilotage des services déconcentrés.
La question de la déconcentration rejoint celle de la prise en compte des attentes des usagers et des citoyens. Ces attentes sont aujourdhui prises en compte uniquement au plan politique. Il est nécessaire de faire évoluer ladministration de manière quelle puisse elle-même prendre en compte ces besoins. Lassociation service public (présidée pas Serge Vallemont) mène actuellement à ce sujet une réflexion sur le " débat public ". Les conclusions de ces réflexions paraîtront prochainement dans un ouvrage publié aux éditions L.G.D.J. sous le titre " Le débat public : une réforme dans lEtat "